Anxiété, stress, peur, douleur : chez le praticien et le patient, ces états négatifs sont légion. Quelles sont les principales ressources à activer chez l’un et chez l’autre pour retrouver calme et sérénité ?
C. Virot : Le premier niveau est l’amélioration de la relation patient-soignant par l’acquisition de techniques de communication thérapeutique. Le lien thérapeutique est plus puissant et plus stable, son individualisation permet au patient de se savoir au centre du système thérapeutique.
Le deuxième niveau concerne la notion de transe positive. Il s’agit de la focalisation de l’attention du thérapeute comme du patient vers des idées et des émotions agréables.
Le troisième niveau et celui de la transe hypnotique du patient. C’est un état mental naturel dans les moments agréables de la vie mais pas dans un lieu de soin. Lorsque le patient est en transe hypnotique, il lui devient possible de se dissocier de l’expérience vécue, d’être « ailleurs » avec l’aide du thérapeute. Ainsi dissociée, la conscience ne perçoit plus, ou très peu, les stimuli douloureux.
Le quatrième niveau est l’auto-hypnose. Pour le patient, elle lui permet de réduire les douleurs postopératoires et de se projeter dans un futur positif. Pour le thérapeute, elle lui permet de se protéger des émotions professionnelles négatives, de rester opérationnel quelles que soient les circonstances. Elle permet aussi de se « nettoyer » au fur et à mesure des tensions et perturbations liées au quotidien du métier.
J.-C. Lleu : J’observe que dans ces ressentis que sont l’anxiété, la peur et la souffrance, ce qui prédomine dans notre vécu individuel c’est un terrible silence. Un repli sur soi qui ne peut qu’être délétère tant je suis convaincu qu’il est illusoire de croire que l’on s’habitue à la souffrance, à la détresse et à la mort d’autrui. On se caparaçonne certes, mais on ne s’habitue jamais. Et à ce titre, j’observe qu’au cours des vingt dernières années, on a vu disparaître une des soupapes historiques de notre métier, la salle de garde de Bichat et d’ailleurs où se déversait, sous prétexte de paillardise et malgré tout, dans des fêtes débridées, un immense amour partagé de la vie. Le temps est au professionnalisme et n’est plus aux rires partagés. Dommage ! Ces traditions d’antan étaient peut-être désuètes et dépassées mais elles n’ont été remplacées par rien. Et ce rien ne fait qu’aggraver le repli sur soi et la solitude des soignants. À quand des chorales, des orchestres, des troupes de théâtre qui porteraient autrement les couleurs de leur service, de leur hôpital ou de leur clinique ?
Et si les rires ne se partagent plus, que dire des larmes ! Par pudeur et surtout par peur d’apparaître insuffisamment professionnel, nous nous interdisons de partager nos larmes, nos désespoirs avec nos confrères et les autres soignants. Et pourtant, qui mieux qu’eux pour comprendre les états de détresse que tous éprouvent dans le silence de leur être ? D’où mon plaidoyer pour une organisation de la supervision dans notre profession. Le calme, la sérénité ne se retrouveront que dans le partage de certaines émotions entre nous, avec nos patients et nos êtres les plus chers. En fait, c’est l’humanisme qu’il faut reconquérir en mettant notre simple et pauvre humanité, et celle de nos patients, au centre de notre interrelation. Ce silence ne nous renforce pas, il contribue à notre épuisement émotionnel.
Depuis plus de dix ans, l’alliance de l’anesthésie et de l’hypnose est devenue indéniable. Quels sont les principaux axes de formation des futurs thérapeutes ? Et les écueils à éviter ?
C. Virot : Tous devraient acquérir les bases de la communication thérapeutique et la capacité à orienter le patient vers une transe positive. Et éviter de croire que l’hypnose peut remplacer toutes les connaissances et expériences acquises dans les différentes professions. Autrement dit, bien cerner les limites de l’hypnose.
J.-C. Lleu : L’hypnose dans le champ de l’anesthésie n’est qu’une corde de plus à rajouter à son arc thérapeutique. Un outil donc mais qui modifie toute la communication thérapeutique et l’interrelation médecin/patient. C’est là sa force et sa révolution. En soi elle ne modifiera pas fondamentalement ni la somme des connaissances à maîtriser, ni les champs où l’anesthésiste exerce son art. Mais elle peut contribuer à introduire une part de créativité nouvelle dans notre pratique qui est un puissant levier émotionnel pour ramener le plaisir au centre de notre métier.
Cette volonté de mieux dominer ses émotions et d’impliquer le malade a-t-elle permis une évolution de la relation entre patient et praticien ?
C. Virot : Je le pense, comme on peut le constater dans mes réponses aux deux premières questions.
J.-C. Lleu : Hélas, seuls ceux qui se sont risqués à suivre ces formations puis à les introduire dans leur pratique ont pu vérifier tous les bienfaits que cela apportait à leur pratique. C’est d’abord une prise de risque personnelle qui fera, je l’espère, tache d’huile en modifiant progressivement alors un vécu collectif.
À qui destinez-vous vos livres, et avec quel message ?
C. Virot : À tous les professionnels de santé impliqués dans les douleurs aiguës provoquées (chirurgie, soins…) ou spontanées (urgences, naissance…).
Plus généralement, tous les soignants rencontrent des patients très perturbés émotionnellement dans leur travail. Ces perturbations atteignent aussi le thérapeute. Les connaissances que nous développons dans le domaine de la communication thérapeutique et dans le domaine des transes positives leur seront utiles.
Le dernier message est que la lecture de cet ouvrage est un premier pas. Le deuxième est de se former concrètement pour un apprentissage par l’expérience.
J.-C. Lleu : Nos livres arrivent ensemble et se répondent l’un à l’autre comme une invitation à réfléchir, à apprendre que des solutions existent pour combler les déficits dans la formation des étudiants à la communication thérapeutique délivrés par les facultés de médecine de France et d’ailleurs. Ce ne sont que des livres et rien ne remplace en ce domaine l’exercice, l’apprentissage et le regard bienveillant de l’observateur qui est au centre de cette pédagogie.
Il n’empêche que ces outils ne peuvent s’acquérir que dans le cadre d’une formation adaptée et force est de constater qu’aujourd’hui, les formations et les formateurs potentiels dans ce domaine ne se trouvent pas à la faculté. Il faut par ailleurs savoir consentir des sacrifices non seulement en temps mais aussi matériels pour suivre cet enseignement parallèle dans des instituts tels qu’Émergences à Rennes, qui est très largement précurseur en ce domaine puisqu’il s’appuie sur plus de quinze années d’expérience et de réflexion sur cette problématique. |